Eveil impromptu
~oO§Oo~
Un plafond immaculé. Un plafond décoré de moulures blanchâtres. Ce fut la première chose que Zaccharie vit à son réveil. Il ignorait tout de l'endroit où il se trouvait dès lors, et pis que tout, il ne parvenait pas à se souvenir de ce qui lui était arrivé avant de sombrer dans l'inconscience. Sa mémoire semblait s'être tout à fait empâtée, il était en outre pris d'abominables migraines, et son corps ne répondait pas à ses multiples supplications vaines. La seule chose à même de lui rappeler qu'il vivait encore était cette douleur lancinante qui prenait d'assaut le moindre pore de son épiderme. Se cambrant légèrement sous les draps de lin souillés de sang, il sentit le tissu usé glisser sur sa peau nue ; seules quelques bandes de gaze enserraient sa poitrine douloureuse. Ses paupières papillotaient frénétiquement, comme pour l'empêcher de sombrer de nouveau dans la léthargie, et tantôt découvraient, tantôt masquaient ses implacables iris sombres. Lassé, fourbu, le jeune convalescent ne put réprimer un soupir rauque emprunt de désespoir.
- Tout va bien, Sieur O'Fallon ?
Un frisson de frayeur sourde parcourut l'échine de Zaccharie, tandis qu'il tournait la tête, au prix d'efforts titanesques, en direction de cette voix qui lui était inconnue. A quelques mètres du lit dans lequel il gisait, pâle reflet de lui-même, une jeune femme le contemplait de ses grands yeux brillants, le menton négligemment appuyé sur ses mains jointes. Ses lèvres outrageusement boursouflées s'étiraient en un sourire d'une tendresse inouïe, sa chevelure de garçonnet, revêche et noire, mordillait ses tempes avec une grâce bouleversante, et découvrait un front pur et blanc parsemé d'éphélides, tant et si bien que Zaccharie se trouva presque troublé devant une si délicate vision. Il imaginait déjà la répulsion que devait inspirer la vue de son visage cerné et couvert de cicatrices, presque enfoui sous une masse capillaire qu'il ne savait assumer. A cette pensée, il fut envahi d'opprobre à tel point que le sang lui monta violemment aux joues. L'inconnue se gaussa ouvertement de sa confusion, faisant résonner à travers la pièce quelques charmantes trilles de rossignol, puis réitéra sa question, cette fois-ci avec une moue d'enfant dont l'impatience se fait sentir.
- Une minute ... Comment ... Comment connaissez-vous mon nom ? s'enquit Zaccharie, interloqué, d'une voix emprunte de lourdeur.
- Allons, allons, ne vous montrez donc pas si humble ! rétorqua l'inconnue en riant. Votre réputation vous précède. Tout Canolfan reconnaît vos exploits. Ou du moins, elle reconnaissait vos exploits.
Le visage de Zaccharie se décomposa à l'entente de cette dernière remarque. Il lui sembla, l'espace d'un instant, qu'un détail d'une importance majeure tentait de se frayer un chemin jusqu'à son esprit, mais il n'aurait su dire précisément de quoi il s'agissait. Désemparé, il lança un regard plein d'incompréhension à son interlocutrice, dont le sourire avait redoublé d'ardeur.
- Amnésie post-traumatique, visiblement, énonça-t-elle avec un professionnalisme glaçant.
- Vous êtes médecin ?
- En quelque sorte. Cela fait partie de mes nombreuses qualifications.
A ces mots, son regard s'était fait malicieux, tandis qu'elle se levait pour rejoindre l'unique fenêtre de la pièce, sa longue robe blanche ondulant au niveau de ses chevilles graciles. Elle l'ouvrit d'un geste ferme, produisant un grincement qui fut la seule entrave au silence religieux du moment. Un souffle de vent s'infiltra alors dans la chambre, se sépara en langues invisibles, fit danser les mèches ébouriffées de l'inconnue. Celle-ci, profondément apaisée, ferma les yeux, s'abandonna dans la tranquillité de l'instant. Zaccharie, quant à lui, se contorsionnait péniblement sous les draps, le coeur empli de nervosité, mais son corps le faisait tant souffrir qu'il s'immobilisa de dépit, le visage à moitié enfoui sous le duvet tiède.
- La Triade a vaincu.
La voix de l'inconnue s'était élevée avec amertume, et ces simples mots parvinrent à rappeler à Zaccharie toute l'ampleur de la situation. Les yeux exorbités, il ne put lutter contre les spasmes qui s'emparèrent de lui avec une violence inassouvie. Il avait subitement l'envie d'hurler, d'éclater en sanglots, mais rien ne vint. Sa souffrance se claquemurait au plus profond de lui-même, et lui, il restait prostré sur ce lit qu'il n'avait plus la force de quitter. Il emmagasina ses souvenirs en moins de temps qu'il ne fallût pour le dire ; il revoyait le sang, le carnage, la dévastation, cette mort omniprésente autour de lui ... Il se rappela être seul, au milieu des corps inertes de ceux qui, jadis, avaient été ses frères d'armes. Mais il se souvenait avant tout de cette femme d'une beauté insolente, cette femme qu'il avait ardemment aimée, transperçant la poitrine de Raël de sa lame vengeresse. Zaccharie voulut se redresser, faisant fi de la douleur, et tout en poussant un râle tonitruant, il enfouit son visage dans ses mains. L'homme était anéanti, jamais il n'avait atteint un tel seuil d'affliction, et pourtant, Dieu savait qu'il n'avait jamais été épargné par l'existence. Cependant, alors qu'il agonisait, perdu dans son tourment, il sentit une main se poser sur son épaule tremblante, une main salvatrice.
- Cessez de vous agiter, je vous prie. Vos blessures sont encore fraîches, et vous ne désirez pas aggraver votre cas, n'est-ce pas ?
Zaccharie obtempéra sans piper mot, s'enfonça dans l'océan de lin blanc. Il rencontra le regard d'ambre de l'inconnue, et remarqua que celui-ci était empli de larmes, semblables à quelques milliers de perles d'argent.
- Noble dame ..., souffla-t-il, comme pour s'excuser de son intolérable comportement.
- "Noble" ? Que vous êtes drôle !
La jeune femme éclata d'un rire aérien, avant de poser un doigt pâle au niveau de son sternum. Là, sur les grossières mailles de sa robe, avait été brodée une croix de consécration, symbole éloquent de l'Eglise du Millenium.
- Plutôt paria que noble, si vous voulez mon avis, ajouta-t-elle avec une pointe de cynisme.
Ainsi donc, celle qui avait pansé ses plaies n'était autre qu'une partisane de cette maudite secte qu'était l'Eglise du Millenium. Il aurait du s'en douter en voyant l'état de la pièce dans laquelle il se trouvait ; seules les églises n'avaient jamais été modernisées en Occidie. Quoi qu'il en fût, l'idée d'avoir été sauvé par un groupe de fanatiques n'enlevait rien à sa détresse, bien au contraire. Ignorant la méfiance évidente qui se lisait dès lors dans son regard, la religieuse s'assit à ses côtés, et pressa l'une de ses mains contre la sienne, comme pour le rassurer. Zaccharie remarqua alors qu'elle avait l'air extraordinairement jeune, bien que les minuscules rides qui frétillaient près de ses yeux, comme tant de petits frissons, la trahissaient.
- Je suis Soeur Carlotta, prononça-t-elle finalement, d'un ton catégorique. Puisque je connais votre nom, autant que vous sachiez le mien. Ainsi, nous sommes à armes égales.
Zaccharie acquiesça d'un mouvement de tête, sans rien rétorquer. Il n'avait toujours pas accepté la tragique nouvelle dont Soeur Carlotta lui avait fait part quelques minutes plus tôt. Et, à dire vrai, il ne souhaitait pas l'accepter. Jamais. Il espérait encore ouvrir les yeux, et se rendre compte que tout cela n'avait été qu'un mauvais rêve. Ouvrir les yeux, et réaliser que tout allait bien, qu'il était heureux, et qu'il le resterait. Soeur Carlotta s'était approchée davantage ; elle sentait bon le miel et le savon. Elle avait tracé, de son index et de son majeur, d'étranges fioritures sur le torse de Zaccharie, qui ne cilla pas malgré son mal. Puis, son regard s'illumina, et ses énormes lèvres se muèrent en une grimace de satisfaction.
- Vous savez, Sieur O'Fallon, c'est amusant ... Votre blessure, elle est en forme de croix.
~oO§Oo~