Notes acidulées

Publié le par Sarah Lama

 

 

 

« Aucun être ne peut en sauver un autre.

Il faut se sauver soi-même. »

[Herman Melville]

 

 

Un rayon de soleil s'est imperceptiblement glissé sous ma paupière. Un silence a envahi mon esprit auparavant immergé dans le bruit et les remous de mon âme sombre. Silence embaumant, doux, infiniment apaisant. Je me plais à imaginer que j'ai rejoint cet Eden dont je rêvais sans me l'avouer ces derniers temps, mais la douleur lancinante qui s'empare de mon corps entier me ramène amèrement à la réalité. A l'aveuglette, je passe une main sur mon buste et me découvre étrangement amaigrie ; j'en viens même à m'interroger : est-ce réellement mon corps que je touche, ou celui d'une tierce personne couchée à mes côtés ? Un frisson d'ardeur me picore l'épiderme. J'ouvre finalement les yeux, avec une brusquerie et une précipitation que je ne me connaissais plus. La lumière qui se faufile élégamment à travers les stores vénitiens m'éblouit l'espace d'un instant, mais cela ne suffit pas à m'empêcher d'identifier la pièce dans laquelle je me trouve. En réalité, je suis incapable de l'identifier car cette chambre m'est inconnue. Mes pupilles vacillent dans leurs orbites tant je suis effrayée par ce qui m'attend. « Garde ton calme » me susurre vaguement une petite voix familière. Oui, c'est cela, garder son calme. Analyser la situation. Je bats des paupières pour m'assurer que cette chambre ne fait pas partie de quelque espace onirique fantasque, observant avec davantage d'insistance ma nouvelle cellule. Le papier peint tout comme le carrelage sont d'un blanc aveuglant, très tape-à-l'oeil. Un lit orphelin, celui-là même dans lequel je suis étendue, est tiré dans une alcôve, et au-dessus du sommier, une unique fenêtre, entrouverte pour laisser passer l'air humide de la matinée. J'inspire longuement ; je suis vivante, agréablement vivante. Et à défaut d'être vivante, je suis désespérément seule dans la chambre blanche, où chacune de mes respirations se multiplie dans un écho lugubre. Aucun son ne me parvient de l'extérieur, pas un gazouillement d'oiseau, pas même le vrombissement d'un moteur de voiture. Tout est anormalement calme. Le silence. Un silence qui me semble désormais plus glaçant qu'apaisant. J'ai comme l'étrange impression d'étouffer, et peu à peu, l'idée d'une évadée victorieuse me vient comme un gage de liberté. Je me redresse enfin, mue par ce désir brûlant de vivre, ce désir qui m'avait tant échappé par le passé. Mais, mauvaise surprise : je reçois comme une décharge électrique d'une violence inouïe, et mon corps semble soudain se révolter contre mon gré. La douleur, la fatigue, tout cela m'empêche malheureusement d'agir selon mon bon vouloir à l'heure actuelle. Ma nuque, mon dos, mes côtes, mes jambes me tiraillent atrocement ; chaque parcelle de mon corps devient à mes yeux un concentré de souffrances inextinguibles. J'aimerais hurler d'agonie, mais seul un râle misérable parvient à s'échapper de ma gorge endolorie. Comment suis-je censée raisonnablement être moi-même, coincée dans ce corps fourbu ? Quoi qu'il en soit, je rassemble des efforts incommensurables pour me relever, passant outre la douleur. « Ce n'est que dans ta tête » me répété-je en guise de pure motivation, peu convaincue au demeurant. Je suis debout. Du moins, il me semble que je le suis. Jetant un dernier coup d'oeil à la fenêtre, j'aperçois une bribe de mon reflet, indistincte, noyée dans l'obscurité. Ce que j'en vois me laisse un sentiment amer au possible. Je me devine d'une pâleur cadavérique, de gigantesques cernes charbonneuses sous les yeux, témoignagnes de mes nuits d'insomnie, les joues creusées par le manque de victuailles ... Ce visage ... Ce n'est pas moi. Ce n'est plus moi. J'ai alors peur de cette poupée aux yeux noirs qui me contemple, sans vie. Morne duplicata de ce que j'ai pu être avant un certain événement que j'aimerais rayer de ma mémoire. Car si tous mes souvenirs se sont mystérieusement embrumés, celui-ci est bel et bien intact. Un peu trop intact à mon goût.

 

Brusquement, venant percer le silence, un accord, quelques notes entrelacées au piano, me tirant avec violence de mes pensées. Je sursaute, tout tremble autour de moi, je me raccroche à la table de nuit. Un cadre que je n'avais pas remarqué plus tôt s'écrase sur le carrelage dans un fracas de verre. Légèrement honteuse, je le ramasse, et remarque qu'on y a glissé la photo d'une femme. Une très belle jeune femme, à l'oppulente chevelure d'un brun sombre et aux yeux de jais, qui sourit naïvement, sans arrière pensée. Et tandis que je m'attarde sur la beauté fragile de cette inconnue, le piano se fait frénétique, acharné. La mélodie jouée avec une virtuosité rare n'est qu'impétuosité, agressivité à l'état brut. Véritablement fascinée, je me risque à progresser jusqu'à la porte qui me mènera au corridor, et à chaque pas, j'entends mes os bruire, crisser avec toujours plus de force, usés par ma torpeur nouvelle. Je m'empare de la poignée, pousse la porte vétuste qui ne m'oppose aucune résistance. Je m'engouffre dans le couloir noyé dans la pénombre, aveugle au décor environnant mais non pas moins sensible à la musique claire qui chatouille mes tympans avec toujours plus de netteté. Un filtrat de lumière me parvient, lointain, infiniment lointain. Cela me pousse malgré moi à accélérer la cadence ; mes articulations sifflent, mes muscles peinent à suivre les pérégrinations de mon esprit dont l'obstination et l'acharnement n'ont dorénavant plus de limite. Je ne sais plus si j'ai réellement mal ou si la douleur n'est que le fruit de mon imagination décadente. La lumière se fait plus proche, si proche ... Je tends la main, comme pour m'en emparer, mais mes doigts se referment sur un vide incertain. Et pendant ce temps, le piano entame une fugue effreinée, lâchant à la volée quelques notes acidulées, comme pour me convaincre de me presser encore, toujours. Alors, je cours presque, et sens mes pieds se mélanger, glisser contre le parquet grinçant. J'aperçois une porte à l'autre extrémité du couloir, la lumière au bout du tunnel, comme une douce délivrance. Je m'en vais l'atteindre, je la touche, et ... le piano achève sa valse mélodramatique. Brutale conclusion. De nouveau, le passage de l'ombre à la lumière. Mais je ne prête déjà plus attention aux lieux. Automatiquement, mes yeux se rivent sur l'impérieux piano à queue couleur ivoire qui trône au centre de la pièce. Et, devant lui, le prétendu pianiste qui vient de m'offrir une pincée de rêve. Celui-ci se retourne finalement. Je découvre avec stupeur un visage grave, cerné de rides profondes. Deux yeux expressifs d'un gris limpide. Une barbe et une chevelure brunes hirsutes, striées de reflets argentés. Des mains imposantes et frémissantes posées docilement sur le clavier. Curieux personnage. Et en le détaillant ainsi, il me vient comme un malaise. Il émane de lui une telle aura de puissance et de sérénité que cela me confère un sentiment inconfortable. Exactement comme si cette aura vaillante m'écrasait tant elle occupe l'espace de la pièce. Muet, l'homme persiste à me dévisager de ce regard sévère qui m'indispose. J'ouvre la bouche pour prononcer quelques mots, mais encore une fois, mes cordes vocales jouent les capricieuses. Mes lèvres s'emmêlent, s'empâtent, et je songe en mon for intérieur que mon hôte capte sans peine la panique qui m'habite dès lors. Je le vois se lever, s'avancer vers moi. Je le regarde sans piper mot, comme ivre, hébétée. Il me prend par les épaules, je sens toute sa détermination s'insuffler en moi. Il semble avoir compris ce que je tentais en vain de lui communiquer, son regard brille de bonté, de noblesse, je ne sais pas vraiment. A son tour, il parle. Mais sa voix à lui, je peux l'entendre, je pourrais l'entendre à des kilomètres.

 

 

« Tu veux savoir qui je suis ? Je m'appelle Pierre-Côme, mais nous aurons tout le temps de débattre de cela plus tard. Pour le moment, viens donc manger un morceau. Tu sembles en avoir grand besoin. »

 



...

 

 

Effectivement, j'en avais grand besoin.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans What Sarah Said

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H
<br /> Bonsoir !<br /> <br /> Le site artistique le Hangar publie régulièrement des chroniques (littérature, cinéma, musique...) ainsi que des créations d'internautes, VOS créations (textes, photos, peintures...) !<br /> <br /> Par ailleurs, jusqu'au 28 décembre, le site organise un DOUBLE CONCOURS - littéraire et pictural - avec pour thème "La Naissance", et il y a des LOTS à la clé ! Nous vous invitons donc à y<br /> participer dans la catégorie que vous souhaitez (Pour plus de renseignements, l'article sur le site vous expliquera tout).<br /> <br /> Au plaisir, et à bientôt j'espère !<br /> <br /> http://le-hangar.com<br /> <br /> Hazel, du Hangar.<br /> <br /> <br />
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S
<br /> J'essaie de te pondre ça pour ce week-end ...<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Perso j'ai grand besoin d'un nouvel article<br /> <br /> <br />
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