Dans les ténèbres

Publié le par Sarah Lama

 

 

 

  « When you loose something, you can't replace.

When you love someone but it goes to waste.

Could it be worse ? »

[Coldplay] ~ Fix You

 

 

Je me suis figurée plusieurs fois ce que l'on ressent lorsqu'on approche de la fin. Désespoir, colère, douleur, tous ces bêtes mots me sont venus à l'esprit naturellement, sans forcer ma pensée. Je pensais me trouver à mille lieux de cette fin, que je mentionnais sans pour autant savoir à quoi l'assimiler. Certes, je n'étais pas réellement heureuse, je n'étais pourtant pas malheureuse non plus. Je gravitais docilement quelque part entre le bonheur et le malheur, naviguant de l'un à l'autre avec lunatie, me satisfaisant entièrement de cette situation qui était loin d'être proche de mes idéaux. Cependant, mon bonheur, si bonheur il y avait, demeurait particulièrement fragile, vacillait sur ses fondations peu solides, semblait même être à deux doigts de s'effondrer. Il ne suffisait que d'une petite secousse, d'un simple et minuscule imprévu, pour que la lueur déjà faible de ce bonheur s'éteigne à jamais, se noyant dans l'obscurité glaciale qui m'entourait et m'effrayait. Je vivais sans cesse avec la peur constante de me voir privée de ce que j'avais récolté, de perdre pour toujours l'unique chose en laquelle je croyais, l'unique chose pour laquelle je luttais encore ici bas, dans ce monde qui me dégoûtait chaque jour un peu plus. Et quelle était donc la mystérieuse raison de cette lutte infinie pour la vie, cette lutte qui me permettait de tenir encore debout ? C'était lui. Lui, et personne d'autre. Constant. Je me complaisais encore dans cette existence morne pour ce seul individu, simplement dans l'espoir mièvre d'apercevoir à la dérobée un sourire chatouiller ses deux lèvres grenat, d'entendre sa douce voix, à la fois tendre et rocailleuse, articuler mon nom à l'extrême. « Sarah. Tu es ma délivrance. » Comment pouvais-je me permettre d'oublier ces quelques mots ? Je savais pertinemment que les paroles de Constant demeureraient gravées quelque part au plus profond de mon âme, à l'image d'une déclaration d'amour maladroite. Il s'était relevé. Depuis la disparition tragique de son frère cadet, il renaissait, tel le phoenix déployant ses ailes sous la cendre. Il passait davantage de temps à mes côtés ; nous nous asseyions sur la falaise, nous regardions la mer se déchaîner en silence. Nous étions heureux. Et même s'il ne le disait jamais, j'étais persuadée qu'il m'aimait, me chérissait, et craignait de me voir un jour disparaître. Car moi, je l'aimais. Je l'aimais sans doute trop, et je le lui répétais en permanence. J'avais perdu le sens des réalités, je m'étais laissée dépasser par mes sentiments, happée par la force de mon affection, bercée par mes stupides illusions enamourées. Face à mes excès de passion perpétuelle, il se contentait d'afficher des faciès embarrassés, grognait, détournait violemment le regard. Je l'emprisonnais sans le vouloir dans mon amour trop dense, et le sien, plus volatil, demeurait fermement claquemuré dans son coeur-tiroir qui battait à peine.

 

Et comme nulle situation ne perdure éternellement, le seul semblant de bonheur qu'il me restait dès lors achevait de se consumer dans les flammes bleutées du désespoir. Je me souviens de ce jour fatidique avec une précision inouïe. Il est amusant de constater de quelle façon la mémoire fonctionne, à quel point il est aisé de revivre un instant poignant de notre vie, encore et encore, en boucle, tel un vieux disque rayé qui tournerait à l'infini, inlassablement. Constant se tenait face à moi, droit et solennel à l'image d'une statue de marbre blanc, polie à l'extrême. Je me plaisais à admirer le plus infime détail de ce visage aux traits sculpturaux, de cette beauté surprenante qui me retournait toujours un peu plus le coeur. Quelques mèches de cheveux d'un brun strié de reflets d'or ombraient son regard charbonneux, ses lèvres minces et un tantinet gercées par le froid tremblaient légèrement, de peur, d'appréhension, je n'aurais su le dire avec certitude. Dans ses deux grandes pupilles à l'accoutumé si inexpressives, je parvenais à déceler une once de tristesse, de nostalgie mystérieuse. Il ne bougeait pas d'un cil, demeurait immobile, cloîtré dans son mutisme, plus sublime que jamais dans son inertie. Et, ce fut comme si dans mon coeur, une alarme s'était déclenchée pour me prévenir du danger, des douleurs futures. Tout mon corps se raidit subitement, je voulus ouvrir la bouche pour prononcer quelques mots hésitants, mais aucun son ne parvint à se frayer un chemin entre mes lèvres glacées. Quelle était cette étrange impression qui m'habitait ? Le temps semblait s'être arrêté, le glas résonnait avec force dans mes tympans, le sol se dérobait sous mes pieds. Est-ce cela que l'on ressent à l'approche de la fin ? Etait-ce ... réellement la fin ? Il me semble que Constant parlait, qu'il parlait beaucoup, sans s'arrêter, sans même reprendre son souffle. Mais je n'écoutais pas, je n'écoutais plus. Je ne me rendais pas même compte que de lourdes larmes, telles des perles scintillantes, glissaient le long de mes joues, puis s'abattaient sur le sol rèche en un tintement sourd, se décomposant en milliers de poussières d'étoile microscopiques. C'est cela, la fin. C'est se sentir brûler dans un brasier de désespoir fulgurant, plonger dans des abîmes dont on ignorait auparavant l'existence. C'est sombrer, perdre tout semblant de vie en une unique et infime fraction de seconde. Un souffle volé, une soif de vivre envolée. Un silence glaçant. Le temps s'arrête. La vie s'arrête. Le ciel paraît alors s'orner d'une teinte bleu impérial qui transperce le coeur et l'âme. La fin, c'est s'apercevoir que l'amour prend la fuite, ni plus, ni moins.

 

« Arrêtons là. Cessons de nous bercer d'illusions.

Il est venu le temps de prendre un chemin différent. »

 

Ce sont les seules bribes de paroles que je parviens à intercepter dans ma souffrance muette. Mon regard exhorbité d'affliction cherche vainement celui de Constant, mais lui se contente de m'observer sans réellement me voir. Sa peau miroitante renvoie docilement la lumière en de multiples raies colorées qui m'aveuglent. Je reste immobile, sous le choc de la nouvelle, comme statufiée subitement par la cruauté d'un être aimé bien ingrat. Sous ma poitrine, mon coeur semble s'être arrêté de battre. La lumière de Constant me transperce avec une violence inouïe ; je n'entends plus rien, si ce ne sont les remous de mon être à l'agonie. Suis-je encore vivante ? Inconsciemment, j'ose formuler le souhait de rejoindre les cieux, de trouver finalement la paix. Je songe même au suicide passionnel. Maigre compensation si l'on mesure cette douleur inconcevable qui m'habite alors. De toute manière, mon coeur s'est d'ores et déjà suicidé, sous l'impulsion du désespoir. Lorsque je revins finalement à moi, Constant avait disparu. Définitivement. Quelque part en ce monde, il souriait et s'amusait, enfin apaisé. Mon amour est mort ce jour-là. Et je suis en quelque sorte morte avec lui, sans le savoir.

 

 

~

 

 

Les jours, les semaines, les mois qui suivirent furent des instants d'hypocrisie pure et simple, des instants où je me cachais derrière un masque factice et souriant, affublée d'une joie forcée, piètre invention formulée par mon cerveau qui ne fonctionnait guère plus que lors d'illuminations fugitives. Mes sourires étaient d'affliction, mes rires permettaient de camoufler les larmes qui me montaient irrépressiblement aux yeux. Je me contentais de sourire et de ne pas faire voir les meurtrissures diverses qui couvraient ma peau blême. Je me lacérais la peau comme le coeur. Je n'étais plus que le reflet de moi-même, une urne inerte et vidée de toute émotion quelle qu'elle fût. Je me perdais dans mes sentiments disparus. Je ne voyais plus la lumière, telle une luciole mourante. Neurasthénique, je ne dormais plus malgré la fatigue insupportable qui s'emparait de moi. Mes heures d'insomnie se transformaient en remises en question existencielles. Mon regard se ternissait au fur et à mesure que mon teint se vidait de toute couleur, jusqu'à devenir transparent. Blessée dans mon orgueil et dans mon amour, je ne me mouvais plus, lasse, épuisée, maladive. Je me consumais à petit feu, me vidais chaque jour un peu plus de mon sang. Cependant, j'avais beau refuser qu'on m'aide, je cultivais les espoirs vains que l'on me tendît la main, que l'on me sauvât de mon chagrin dévastateur. Et je songeais et songeais sans cesse à mon idylle éphémère. Pensait-il à moi ? Sa joie était-elle un masque à sa tristesse ? Mes questionnements ne recevaient aucune réponse, alors qu'un seul mot de lui, une seule manifestation m'aurait rendue mon éclat, ma vitalité. Mais il ne se manifestait pas, et des papillons noirs voletaient paisiblement dans mon ciel. Qu'y a-t-il de pire que le mépris et l'indifférence de l'être aimé ? Le cycle de mon malheur perdurait, balloté dans un roulement continuel et infini. Je me morfondais. Je frappais les murs de mes poings meurtris, j'avalais des verres d'un breuvage dont je ne me souvenais plus du nom et qui me brûlait la gorge. Je ne désirais plus qu'une chose : disparaître. Errer quelque part entre l'Eden et le Tartare vêtue d'un déguisement ectoplasmique. Disparaître ...

 

 

Alors, c'est ce que j'ai fait. Je suis partie. J'ai disparu. J'ai dit adieu à ce qu'il me restait en ce monde, avec rien d'autre qu'une photo dans ma poche, et de la peine au coeur. Je suis sortie dans le froid mordant, espérant alors être vêtue dudit déguisement ectoplasmique, et j'ai observé la demeure familiale se noyer dans les ténèbres. Mon amour est parti. Je suis partie. Et je ne sais pas ce que l'avenir me réserve dès lors.

 

 

« Dans les ténèbres, mon Amour, je m'abandonne à toi toute entière. »

 

...

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Publié dans What Sarah Said

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G
<br /> "Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la manière dont je mourrais..."<br /> <br /> <br />
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S
<br /> Je t'en prie, fais-moi partager ce à quoi tu penses :) (Surtout si c'est ridicule pour toi, en fait ...)<br /> <br /> <br />
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G
<br /> j'ai envie de dire un truc mais c'est méchant (pour toi) et ridicule (pour moi)<br /> <br /> <br />
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C
<br /> Comme c'est triste ... On ne va plus me revoir ! T__x Blague à part, j'ai trouvé un très bon moyen de pleurer, si c'est ce que tu cherches. Lis ce texte, interprète un rôle, écoute la musique qui<br /> va avec l'article et suit une discussion d'amour crevé ... Et là, je suis sûr(e) que tu vas fondre en larmes ...<br /> <br /> <br />
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G
<br /> Tes mots sont justes, ni trop, ni pas assez, juste ce qu'il faut pour se mettre à place du personnage, pour se bercer de la douce illusion que ce texte a été écrit tout spécialement pour moi,pour<br /> quiconque a vecu ne serai-ce un semblant de perte,<br /> <br /> je t'aime ma belle tu me manques !<br /> <br /> <br />
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