Au commencement, ils n'étaient que deux.
« L'amour, tel qu'il existe dans la société,
N'est que l'échange de deux fantaisies,
Et le contact de deux épidermes. »
[Chamfort] ~ Pensées morales
Au commencement, ils n'étaient que deux. Deux âmes en peine errant inexorablement dans le labyrinthe inextricable de la vie. Deux êtres embourbés dans leur propre solitude, une solitude dévastatrice qui les rongeait de l'intérieur, les faisait dépérir et les condamnait à ne jamais, au grand jamais, connaître le bonheur. Ce bonheur, néanmoins, se matérialisait comme leur ultime quête, leur découverte d'absolu, leur Graal. Tous deux se disaient que sans ce bonheur, jamais ils ne seraient accomplis, et déjà, ils se rêvaient une petite existence paisible à l'ombre des peupliers, au bord d'un ruisseau de campagne, dans une accueillante maisonnette toute de pierre façonnée, où le train-train du quotidien s'installerait tranquillement dans leur vie. Et ils seraient heureux.
Eux, ce sont mes parents, mes illustres géniteurs, qui me sont toujours apparus comme deux héros de n'importe quel roman de n'importe quel auteur reconnu. Trop beaux, trop faussement parfaits, ils m'ont toujours conféré un fort sentiment de frustration, et je me sentais immensément médiocre. A côté de ces deux créatures célestes, j'avais l'amère impression de n'être que le débris repoussant d'une humanité râtée, traînant ma vieille carcasse usée à côté des corps vigoureux et superbes de ceux qui revendiquaient m'avoir donné la vie. Ma mère possède ce genre de beauté troublante qui fait que les femmes la haïssent, et les hommes la convoitent. Belle, et tout à fait consciente de l'être, elle ne se pavane pourtant jamais, et ne se permet guère la moindre once d'orgueil. On dit des plus belles qu'elles sont également les plus humbles. J'ai passé ces dernières quinze années à envier sa longue chevelure d'un noir profond, où les boucles s'entremêlent voluptueusement comme les vagues furieuses d'un océan tourmenté, sa bouche carmin bien en chair, qui semble se tordre en une ravissante moue lorsqu'elle sourit, ses deux grands yeux d'ambre dont la forme rappelle celle des amandes amères, son nez aux ailes d'une finesse extrême, et dont les courbes sont les plus gracieuses qu'il m'ait été donné de voir, et ses deux joues roses aux pommettes saillantes qui viennent parachever l'oeuvre d'art qu'est son visage. Mais en plus d'arborer ce visage d'une sculpturale beauté, le genre de visages que l'on voit une fois et que l'on n'oublie plus, elle exhibe avec une fierté toute commune sa silhouette d'une bouleversante perfection. Le creux de ses reins et la galbe de ses mollets n'ont rien à envier à ceux des autres femmes, et lorsqu'elle porte l'une de ses innombrables robes fleuries, qui laissent sensuellement deviner les mille et une courbes et fioritures de son corps, elle irradie tant que le monde entier en est aveuglé.
Mon père, quant à lui, m'a toujours intimidée de par ce charisme gargantuesque qui émanait de lui, comme les rayons émanent eux-mêmes de l'astre scintillant. Mâchoires carrées, regard bleu, dur mais juste, dans lequel j'aurais aimé me noyer, une cicatrice droite et profonde surplombant son oeil gauche, qui lui donnait cet air triste et tragique de l'homme qui a connu bon nombre de malheurs, mais qui à la fois le rend d'autant plus intimidant, et tellement attendrissant. Il est beau, plein de charmes inavoués, et il inspire tant de droiture dans son costume tiré à quatre épingles que parfois, j'en ai des frissons d'ardeur. Il est de ce genre d'hommes qui ne laisse pas indifférent, et qui fait naître tant d'émois chez la gente féminine qu'il ne peut en être réellement inconscient, malgré son air de constant détachement par rapport au monde qui l'entoure. Parfois, il se poste devant la fenêtre de la salle de séjour, une tasse de café à la main d'où monte un fumet translucide et odorant, s'enferme dans ce mutisme qui le sépare du reste de l'humanité, et se perd à travers les immeubles alentours. Dans des moments comme celui-ci, j'ai le sentiment que s'il le voulait, il pourrait diriger le monde.
Quoi qu'il en soit, je me plais à m'imaginer la rencontre fortuite de ces deux enfants de Dieu. Elle, vêtue de son tailleur gris bien rangé, les cheveux réhaussés en un chignon approximatif duquel s'échappent quelques mèches sombres. Lui, dans son éternel costume bleu marine, toujours un peu froid et condescendant, avec sous le bras son bien connu attaché case. Ils se lancent des regards pleins de désir et de défi, se jaugent, tombent amoureux. Le soir, ils se retrouvent dans une chambre d'hôtel, et tandis que leurs deux corps sveltes et musclés se chevauchent ardemment, ils se disent qu'ils ont peut-être enfin trouvé ce bonheur qu'ils recherchaient depuis toujours. Le temps passe, les rendez-vous se succèdent. Après un an de vie commune, ils finissent par se marier, et après avoir emmenagé dans un grand appartement urbain, ils planifient leur vie familiale. Ils ne veulent qu'un enfant, pour ne pas nuire à leur vie professionnelle. Cet enfant s'avère être une fille, qu'ils appellent Sarah.
A vrai dire, je ne sais strictement rien de la vie conjugale de mes parents, de la façon dont ils se sont rencontrés, ni quoi que soit de ce genre ... Je me permets de l'extrapoler. Tout ce que je sais réellement d'eux, c'est qu'ils se nomment Théodore et Daphné, et que d'après les papiers de naissance, je suis leur fille. Au commencement, ils n'étaient que deux, puis nous étions trois. Ou du moins, nous avions l'impression d'être trois, mais je sais pertinemment que je n'étais qu'une. Je ne suis qu'une et je suis perdue, moi aussi, dans le labyrinthe inextricable de la vie.