Si tes yeux se ferment ...
« Le temps fait oublier les douleurs,
Eteint les vengeances,
Apaise la colère et étouffe la haine.
Alors, le passé est comme s'il n'eût jamais existé. »
[Avicenne] ~ Le Livre de la Guérison
La neige, de son manteau blanc et cotonneux, recouvrait les dalles glacées du centre ville ; les flocons, tels des monceaux de poussière d'étoiles scintillants, tombaient sur la ville gracieusement, l'ensevelissant de milliers de corps d'ivoire d'une blancheur irisée. Moi, cette jeune fille terne, le visage blême encadré d'une oppulente chevelure sombre, et vêtue d'un long manteau de laine crème qui me caressait les mollets, j'avançais en silence, mes pieds chaussés de lourdes bottes de cuir s'enfonçant jusqu'à la malléole dans la masse nivéenne. Je marchais seule, de cette cadence lasse et fatiguée qu'ont parfois les hommes pris de tristesse fulgurante, les yeux fixés sur quelques pensées obscures qui n'avaient de cesse, dès lors, de me hanter, de me tourmenter intempestivement, inexorablement, comme si, malgré les efforts que je fournissais pour me maintenir droite, tout le malheur et le désespoir de ce monde morne m'étaient tombés avec violence sur les épaules. Je ne voyais guère ce qui se passait autour de moi, je n'entendais plus, je ne sentais plus. Mes sens semblaient s'être épuisés de la même façon que le peu de joie de vivre qu'il me restait s'était envolé. « Tout fout le camp. » La poussière d'étoile se déposait avec une tendresse inouïe dans ma chevelure, roulant sur la peau blanche de ce visage dont l'impassibilité m'était invisible. Le froid mordant s'abattait sur moi avec brusquerie, m'assaillant sans que je m'en rende réellement compte. Mon corps frissonnait instantanément, mais je ne ressentais pas le moins du monde ce froid assassin qui faisait se dresser le fin duvet brun qui tapissait ma peau transie. En réalité, seul le néant le plus abyssal me parvenait encore, et guidée par ma peine, je sentais mon coeur frétiller et palpiter à travers chaque parcelle de mon épiderme. Je respirais la douleur, mon corps entier suintait la souffrance la plus absurde. Mais, il me fallait pourtant me rendre à l'évidence : de tous, je n'étais pas celle qui souffrait le plus, je n'étais pas celle qui pleurait, chaque soir, la tête enfouie dans mon oreiller, je n'étais pas celle qui affichait des sourires factices tout en murmurant d'une voix résignée quelques « Je vais bien » pour me convaincre que mon monde ne s'était pas déjà écroulé, que ma vie n'avait pas vacillé sous le poids du chagrin, pourfendue par la perte d'un pilier de mon existence. Après tout, je n'étais qu'un maillon faible dans une bourrasque d'affliction. Une vague à l'âme, le coeur en émoi, je relevais la tête avec dignité, tentant vainement d'épancher les larmes de mon esprit. Les vannes s'étaient ouvertes malgré moi, je ne pouvais davantage faire face. En moi, tout bouillonnait, éructait, explosait avec des étincelles de frénésie. Il fallait que les mots sortent, que la tristesse soit expulsée. Rien de ce que je pourrai alors dire ne changerait quoi que ce soit, mais je me le devais, je le Lui devais.
Bien plus décidée, je tournais à l'angle d'une ruelle sombre, les mains enfoncées profondément dans les poches. Quelques mèches de cheveux bruns tourbillonnaient autour de moi ; au loin, je voyais se dessiner les tourelles de pierre vétuste, le grand clocher en pointe, les vitraux multicolores, et la grande porte de bois sombre qui semblait n'attendre que moi. Les cloches tintaient d'un timbre morne depuis déjà plusieurs minutes, mais je ne les entendais que maintenant, à cette seconde précise où je traversais le boulevard pour rejoindre la vieille église. Mon souffle se faisait court, tandis que, sans m'en rendre compte, je pressais le pas, courant bientôt pour atteindre la bâtisse verglacée qui brillait en ce jour où la lumière s'était éteinte sur notre désespoir. Je voyais le monde au ralenti ; les branches du vieux saule qui se reposait aux abords de l'église remuaient avec une lenteur idyllique, au gré du vent, et se noyaient, se perdaient à travers les flocons que déversait le ciel dans sa colère. Je stoppais brutalement mon élan devant la porte, reprenais sagement mon souffle. Je laissais le temps s'écouler, et ma réflexion se voyait bientôt consumée par mes pulsions émotionnelles. Vibrante sous la brise, je tenais mon destin et le destin de tous les autres entre mes doigts gercés. Devais-je entrer ? Oserai-je les briser dans leurs illusions ? La curiosité l'emportant, je glissais un bref regard au sein de l'édifice : je n'y vis que des costumes et des robes noires couronnées de mantilles. Tout baignait dans une obscurité humide, et, s'avançant près de l'autel, un prêtre d'un certain âge, penaud et courbé sous son étole, s'apprêtait à prononcer son sermon, un bête sermon de circonstance qui, à mes yeux, n'avait aucune valeur. Il n'était pas question que je le laisse faire, je me devais de leur faire entendre mon sermon. Sans réfléchir davantage, je m'élançais à travers la nef à une vitesse folle, les pans de mon manteau écru se soulevaient avec grâce, et je sentais des milliers de regards se poser sur moi, me transpercer avec hargne, ne me laissant pas même l'occasion de risposter. Mais, à ce moment-là, je n'avais que faire de ces hurluberlus qui me dévisageaient, rien n'avait plus d'importance. Parvenant au coeur de l'église, j'aperçus Constant, assis au premier rang aux côtés de ses parents, deux ignobles bourgeois vêtus de manteaux en laine noirs, et je savais qu'il me faisait confiance, qu'il prêterait l'oreille à mes paroles, qu'il m'approuverait malgré ses larmes.
Dans l'église, on poussait des cris résignés, qui s'alliaient à des regards exhorbités d'indignation. Mais qui était donc cette étrange jeune fille, cheveux en bataille et trench coat blanc ? De quel droit se permettait-elle de saccager une si émouvante cérémonie ? Voilà les questions que l'assemblée se posait certainement au moment où je m'installai devant l'autel, à la place que devait occuper le prêtre, qui lui, m'observait avec d'autant plus de surprise qu'il ne sut trouver les mots, et affichait clairement sa résignation. Je posais les yeux sur le cercueil lisse, qui me paraissait infiniment petit ; une photo de Léonard y avait négligemment été déposée. Son petit visage bouffi et cerné de rides me souriait, comme pour me donner du courage. Alors, j'ouvris la bouche, les mots s'élevèrent en écho, sans que je puisse y croire.
« Léo, mon petit Léo, c'est à toi que je veux m'adresser aujourd'hui. A toi, qui es parti si vite. Tu ne nous as pas même laissé le temps de te dire un dernier au revoir. Moi, du moins, je n'ai pas pu baiser tes joues froides avant que tu ne fermes les yeux, que tu n'expires. Mais regarde, aujourd'hui, ces personnes qui commémorent ta disparition, ces bêtes personnes qui laissent couler des larmes de circonstance : qu'ont-elles bien à faire de toi ? Tu es comme l'un de ces artistes qui connaissent une gloire posthume ... De ton vivant, on ne s'intéressait pas à toi, tu n'étais qu'un pauvre enfant maladif à l'apparence d'un vieillard. Tu étais différent, alors on avait peur de toi. J'ai su voir en toi, mon Léo, ma petite perle ... J'ai vu la lumière qui émanait de toi, et tu étais le seul qui parvenait à m'éblouir ainsi. Ta fraîcheur, ta fantaisie, ta joie de vivre, je m'en souviens encore. Je me souviens de tes sourires lorsque je te prenais dans mes bras, de tes éclats de rire plein de candeur, de tes deux grands yeux larmoyants qui, parfois, me dévisageaient avec une sincérité poignante. Oui, tu étais le seul à voir à travers moi, tu connaissais l'être humain comme personne. Tu décryptais les émotions qui nous traversaient avec une facilité déconcertante. Quand nous étions tristes et désespérés, tu venais te blottir dans nos bras engourdis, et tu disais, le plus naturellement du monde : "Pourquoi tu ne souris pas ? Tout le monde devrait toujours sourire." Et alors, nous souriions ; avions-nous réellement le choix, lorsque tu nous sondais ainsi ? Non, nous n'avions pas le choix. A côté de toi et de ta joie rayonnante, nous n'avions d'autre choix que de nous sentir nous-mêmes heureux et apaisés. Tu dissipais, en un unique sourire, nos doutes et nos douleurs. Tu étais notre délivrance. Mais, tous, nous savions que tu partirais bien avant nous. On te lançait alors des regards plein de désespoir vain, de désarroi imbécile, et tu voyais des sourires voilés de nostalgie. Il était présomptueux d'agir de la sorte, car toi, tu savais pertinemment que ta situation ne te permettrait pas de continuer à vivre éternellement, comme si de rien n'était. Un jour, tu m'as demandé : "Sarah, je vais mourir, n'est-ce pas ?" Je n'ai pas cherché à paraître étonnée, ni à te cacher quoi que ce soit. Je t'ai juste dit la vérité. Je t'ai répondu : "Oui, mon petit Léo, tu vas mourir. Tu vas mourir, comme tout le monde. Mais toi, tu mourras avant nous, et nous serons là pour t'accompagner lorsque tu partiras. Tout le monde n'a pas cette chance." Oui, nous t'avons accompagné, Léo, nous avons joui de ta présence chaleureuse à chaque instant. Te rappelles-tu de la promesse que tu m'as faite, ce même jour ? Je t'ai fait promettre de m'attendre au Paradis. Et de saluer Dieu de ma part lorsque tu y seras ... Hélas, désormais, tu n'es plus là pour nous raconter à quoi cela ressemble, là-haut. Y a-t-il des prairies d'herbe verdoyante, un ciel multicolore, des gens souriants et aimants ? Je l'espère de tout mon coeur. J'espère également que, de là où tu nous regardes et nous entends, tu souris, toi aussi. Tu souris parce que tu nous aimes et ne nous oublies pas. Alors, vous, qui m'écoutez dans cette assemblée. Séchez vos larmes ! Je vais vous transmettre la seule et l'unique vérité de notre Léo ... »
La foule pleurait, applaudissait à tout rompre.
Alors, pour couvrir ces crépitements de joie, j'ai hurlé de toutes mes forces :
« SOYEZ HEUREUX.
SOURIEZ. »