L'Alarme du Coeur
« La vie d'un ami, c'est la nôtre comme la vraie vie
De chacun est celle de tous. »
[George Sand] ~ L'Histoire de ma Vie
J'étais ici, brûlée par les lumières vives des néons qui virevoltaient avec une ardeur nouvelle, perdue dans cette foule anonyme qui semblait ne pas me voir, tâchant avec peine de retrouver mon chemin à travers cet amas de silhouettes sombres et huileuses, desquelles transparaissaient des auras noires de décadence. L'obscurité avait englouti la pièce, l'avait happée toute entière dans ses méandres, l'avait immunisée contre la lumière, son ennemie. Je sentais mon coeur qui s'emballait cogner contre ma poitrine qu'il me semblait même capable de la transpercer à tout moment, et grisée, je n'en demeurais pas moins immobile au centre de ce peuple d'autochtones qui remuaient avec une fureur toute commune, qui ne réfléchissaient plus, et laissaient leur corps se dandiner voluptueusement. Jusqu'ici, je n'entendais rien. Préservée de toute violence, je restais lasse, admirant sans un mot ces corps majestueux de vigueur qui parfois s'approchaient de moi avec une douceur irréelle pour mieux m'envoyer valser au loin. Ô tendre tango du Diable ! Prends moi en victime ! Entraîne-moi dans la pâle frénésie de tes mouvements ! Bientôt, ma vision vint à se troubler ; tout autour de moi fut enveloppé d'un voile brumeux qui rendait toute personne et tout object indistinct et éphémère. Alors, la migraine m'assaillit avec une violence peu commune, j'avais l'étrange et désagréable impression que mille et une horloges résonnaient ardemment dans ma tête, intempestivement, sans plus s'arrêter ... Une épouvantable cacophonie, faite de rythmes incongrus, de basses démesurées et de percussions exotiques me prit en traître, m'arriva aux oreilles, me brisant les tympans comme jamais, me mettant à mal, m'assassinant même. L'éclairage se fit brutal, clignotant et fusant de toute part, se transformant en flammes multicolores qui dansaient çà et là, tourbillonnaient, puis disparaissaient dans la plus grande confusion, et se joignit à l'agression universelle que je subissais en ces lieux maudits. J'étais aveuglée, incapable de me repérer dans ce désordre, perdue et plus désemparée que jamais. Voilà que je suffoquais. Incapable de retrouver mon souffle, j'inspirais profondément, à tel point qu'il me semblait que mes poumons allaient exploser sous le choc. Je ne bougeais plus guère, immobile au milieu de la masse grouillante, dodelinant vaguement de la tête, comme ivre, et je me disais fatalement que c'était une bien bête manière de mourir. Et l'on persistait de me bousculer de gauche et de droite, de m'enfoncer coudes et genoux dans les côtes, de me faire perdre pied à coups d'omoplates et de cris stridents. L'angoisse céda place à la panique, en toute logique. Toute haletante, mon corps prit le dessus sur mon esprit, et je me vis me jeter au travers de la foule, tentant vainement de me frayer un chemin entre ces corps graisseux. On me regardait avec consternation, de la façon dont on regarde une folle furieuse, mais on ne me cédait guère le passage, bien au contraire ; les rangs semblaient se resserrer à mesure que je progressais dans la mêlée. Je me faisais violence dans cet univers coloré, trop étrange pour une adolescente fade dans mon genre, je ne comprenais plus l'intérêt de ces démonstrations de joie miteuse sur fond musical abracadabrant et accompagnement lumineux du plus ignoble goût. Je me sentais une étrangère dans ce monde pailleté, j'aurais donné mon souffle pour me retrouver ailleurs, à l'instant même où j'osais cligner des yeux. Et le plus incompréhensible : parmi cet essaim humain, je me sentais inexorablement seule ... Une solitude douloureuse, mais à la fois douce et tendre. Cette solitude qui m'avait accompagnée depuis tant d'années et qui me rassurait.
Enfin, je parvins à me glisser hors de la foule. Certes, essoufflée et pâle comme une morte, mais non peu fière de mon exploit. Je dépassais le coin des alcooliques anonymes sans même leur jeter un regard, poussais la porte dans un ultime effort, et me glissais à l'extérieur sans mesurer mon enthousiasme. La récompense de mon acharnement m'arriva vite, avec un ravissement quasi divin, j'inspirais à grandes goulées l'air frais de cette fin de soirée hivernale. Le ciel était magnifiquement dégagé, quelques étoiles lointaines qui me paraissaient minuscules brillaient comme des pierres précieuses, et la lune souveraine, dressée au beau milieu de la voûte céleste, venait parachever la beauté de ce tableau fort idyllique. Le silence aussi m'apaisa. Plus de musique ignoble, rien que le mugissement rauque du vent et la symphonie des feuilles du grand chêne qui pliaient au gré de la brise, accompagnés des chuchotements de quelques jeunes gens qui s'étaient adossés au mur pour fumer et se préserver de cette brutale festivité. Le calme était d'or, l'instant me paraissait sublime et éternel. Je l'espérais se prolonger à l'infini. Mais, tandis que je rafolais de ce délicieux moment présent, j'entendis au loin résonner la sirène d'une ambulance, de cette note unique qui parvient à faire trembler les esprits et succomber les âmes. Je me statufiais, glacée par un sentiment amer qui venait de surgir en moi sans que je m'y attende. Le regard fixé vers l'horizon, cet affreux pressentiment grandissait peu à peu, et l'ambulance, telle l'alarme de mon coeur, continuait de jouer la mélopée du désespoir. Le téléphone sonna. Bien sûr, je m'y attendais. Je répondais, pleine d'espoir et de désillusions. Je reconnus sans peine la voix de Constant qui me hélait, hors d'haleine :
« Je suis perdu ! Je suis perdu ... Tu l'as entendue ?
Si tu l'as entendue, alors tu sais ... »
Il tremblait, il sanglotait, je le percevais comme s'il avait été près de moi. Et je comprenais. Je savais, comme il me l'avait dit. De toute manière, le drame devait arriver, je le savais, il le savait également, tout le monde le savait. Mais nous vivions jusque-là dans notre utopie, sans nous soucier de l'avenir, en sachant pourtant que l'inévitable se produirait.
« Oui, je l'ai entendue. Je sais.
Je sais pour Léo', je le sais ... »
Léo', alias Léonard. Tel était le prénom sacré du jeune frère de Constant. Et en prononçant ce nom d'une voix frémissante, je sentis mes yeux s'humidifier, et les larmes couler le long de mes joues couvertes de poudre. Comme je devais avoir l'air pathétique, avec ma longe robe froissée, mes cheveux en bataille, et mes maudites larmes ... Et le monde semblait ne pas le voir, le monde semblait ne pas voir la tristesse de Constant, ma tristesse face au drame. De l'autre côté du mur, on faisait la fête. Moi, je pleurais abondamment. Près de moi, les jeunes continuaient de fumer. Les cendres incandescentes de leurs cigarettes qui s'éteignaient dans l'obscurité de la nuit me rappelèrent que toute existence, sur cette terre ou ailleurs, est éphémère ...