Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 22:26

 


« Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que,

Se rencontrant pour la première fois,

On semble se retrouver. »

 

[Alfred de Musset]

 


La première fois qu'il posa les yeux sur elle, il se dit qu'il l'aimerait toute sa vie. Elle longeait cette plage de leurs souvenirs, vêtue d'une robe en lin gris perle qui tournoyait autour de ses mollets graciles. Ses longs cheveux sombres dansaient, folâtres, et voilaient ses grands yeux noirs. De loin, elle ressemblait à une minuscule étoile au milieu de l'univers, à peu près aussi insignifiante que grandiose. Il s'imagina l'odeur de son cou, la douceur de sa peau sous ses doigts, la courbe délicate de ses hanches. Des flashs d'elle et lui allongés l'un à côté de l'autre sur l'herbe drue d'un parc lui parvinrent en rafales, et il se voyait l'embrasser tout doucement sur les lèvres, l'attirer contre lui, sécher ses larmes du bout des doigts, lui parler pendant des heures à la nuit tombée, partager avec elle une cigarette en écoutant du jazz. L'attendre dans une pièce remplie de bougies. La demander en mariage, peut-être. L'aimer, surtout. Il eut réellement envie de faire toutes ces choses, rien qu'en apercevant sa silhouette floue, vacillante sous la brise. On pouvait appeler ça un « coup de foudre », si l'on croyait à ces bêtises. Il percevait plutôt cela comme étant la réunion de deux êtres qui s'étaient longtemps cherchés. Pour lui, c'était d'une évidence limpide. Il l'aimerait toute sa vie, peu importaient le parfum de sa chevelure ou sa façon de se vêtir. Il l'aimerait même s'il lui venait de porter un vieux jogging dépareillé, et il songea qu'il la trouverait sublime quoi qu'il arrive. Ce jour-là, il n'osa pas l'aborder. Il l'observa d'une distance commode, assis sur les vestiges d'un blockhaus. Il n'aurait pas su quoi lui dire, de toute manière. Et il n'y avait véritablement rien à dire. Il lui fallait juste recueillir au creux de ses mains la poussière de cet instant cosmique, qu'il comptait bien graver à tout jamais au fin fond de son âme. Ce fut le jour de la plus belle rencontre de son existence. Parfois, il est de ces individus qu'on entraperçoit parmi d'autres, mais qui nous apparaissent baignés d'une lumière différente, plus douce et à la fois plus vive. Ce fut l'impression exacte qu'elle lui donna. Elle irradiait, comme un astre dans l'obscurité. Une petite lueur gracieuse dans ses ténèbres, qui virevoltait et ne déclinait jamais. Un phare en pleine tempête, qui subissait les assauts des vagues, mais ne ployait pas. Qu'aurait-il pu dire qui ne gâchât pas ce moment parfait ? Non, il n'y avait rien à dire. Alors, il s'abandonna au silence. Il se perdit dans la contemplation de l'être le plus merveilleux qu'il lui ait été donné d'admirer. Elle marchait, d'un pas lent, mesuré. Ses pieds nus rencontrèrent l'eau glacée, et elle laissa échapper un rire de nervosité, qu'il ne perçut que difficilement. Son rire fut emporté par un souffle de vent, et disparut à jamais. Encore aujourd'hui, il songe qu'il n'a jamais entendu un son aussi beau de toute sa vie.


Ce jour-là, elle ne le vit pas. Elle ne le regarda pas. Elle ne pouvait pas même s'imaginer sa présence, si proche, si accessible, et les pensées qui lui traversaient dès lors l'esprit. Cependant, elle sentit un picotement sur sa peau, une lourdeur autour de ses épaules qu'elle ne s'explique toujours pas. Lui en rit en disant qu'elle fut écrasée par le poids de son amour. Elle ne rit pas, et le croit, assurément. Quoi qu'il en soit, ce jour-là, elle ne savait pas qu'il existait. Elle ne pensait pas à lui, mais à quelqu'un d'autre, qu'elle croyait aimer. Elle traînait le fardeau de sa solitude, et tout lui apparaissait terne, grisâtre. Elle ne le rencontra que deux mois plus tard, lors d'une soirée organisée par un ami commun. Elle croisa son regard à la dérobée, de l'autre extrémité de la pièce. Elle lui sourit timidement, et lui adressa un léger signe de la main. Elle ne comprit pas ce geste, mais l'accepta dans toute sa spontanéité. Elle n'avait jamais vu ce type de sa foutue vie, mais pourtant, il lui semblait qu'elle le connaissait depuis toujours. C'était tout à fait incompréhensible, inconcevable. Elle qui était habituellement si terre à terre, si fermée aux rencontres, elle ressentait le besoin d'être aux côtés d'un parfait inconnu. C'est alors que ledit inconnu traversa la pièce à grandes enjambées, se planta devant elle en se frottant nerveusement les mains, et prononça quelques mots dont elle ne saisit pas le sens. Elle fut captivée par sa voix, claire, presque enfantine, douce comme le sillon d'une plume sur sa peau. Elle aimait ses jolis yeux translucides qui la fixaient, transperçaient tout son être avec un mélange confus de force et de tendresse. L'attention qu'il lui portait la gêna de prime abord, puis elle s'en accommoda, le trouva charmant, et fut touchée de sa bonne volonté débordante. Presque brusquement, il lui prit la main, et un frisson parcourut son échine. A ce moment précis, elle se fit une réflexion surprenante : elle était tombée amoureuse de lui. En cet instant-même, elle l'aimait plus qu'elle n'avait jamais aimé quiconque. Elle n'avait pourtant rien d'une sentimentale, mais son instinct lui disait : « Fonce ! » . Elle se laissa entraîner docilement dans le jardin, parée d'un sourire idiot dont elle ne parvenait pas à se débarrasser.


Il ne l'avait pas oubliée durant ces deux derniers mois, bien au contraire. Elle avait été le seul objet de ses pensées, et lorsqu'il fermait les yeux, il voyait les contours de son visage, et cela le faisait immanquablement sourire. Ainsi, lorsqu'il l'avait croisée par hasard lors de cette soirée, il s'était senti à la fois enthousiaste et démuni. Mais elle lui avait adressé un sourire radieux, alors il s'était lancé, poussé par une fièvre inconnue. Dans le jardin, ils s'étaient faits face dans l'ombre. Ils ne voyaient que les traits indistincts de son visage, ses lèvres pâles, ses deux yeux qui brillaient comme deux grosses perles. De la main qu'il avait empoignée quelques minutes plus tôt émanait une douce tiédeur. Ils s'échangèrent leur prénom, murmurés à travers le silence opaque de la nuit. Puis, il fit un pas vers elle, la prit par les hanches, et la serra contre lui. Elle sentit son souffle chaud dans son cou, et ferma les yeux. Ce lien qui les unissait leur échappait totalement, mais ils étaient là tous les deux, et avaient le désir de faire durer cet instant pour toujours. D'un baiser, ils scellèrent une promesse : ils s'aimeraient, quoi qu'il arrive. Ensemble, ils passèrent des moments uniques, et empreints de bonheur. Ils passaient le plus clair de leur temps ensemble, riaient, s'étreignaient, discutaient pendant d'interminables heures, de tout et de rien, sans jamais se lasser. Parfois, ils s'assoupissaient en regardant l'océan, s'éveillaient en fin d'après-midi, et admiraient le coucher du soleil en se serrant l'un contre l'autre pour lutter contre la fraîcheur de l'air. Ils s'aimaient comme des enfants, avec insouciance et sérénité. Ils se promenaient main dans la main en souriant, et faisaient à leur tour sourire les passants. Ils s'allongeaient tête-bêche sur le lit de l'un ou de l'autre, et écoutaient de la musique classique pendant des après-midis entières. Leur amour paraissait sans accroc, jusqu'au jour où un caprice d'elle fit vaciller leur relation parfaite. Il la savait instable, triste de nature, et tâchait de ne jamais la froisser. Malgré tout, il lui arrivait de se montrer irritable, distante. Tant de moments où il lui était impossible de l'atteindre, de la rejoindre. Il la touchait, et elle demeurait immobile, comme s'il n'avait pas été là. Il lui parlait, et elle ne lui répondait que par quelques borborygmes, le regard fuyant. Elle était troublante, superbe de dédain. Il ne l'aimait pas moins lorsqu'elle agissait ainsi ; il ne l'en aimait que plus, et redoublait d'efforts. Mais plus ses efforts pour la reconquérir se faisaient nombreux, plus ils s'avéraient vains. Elle s'éloignait toujours plus de lui, jusqu'à n'être plus qu'un point invisible, une toute petite étoile dans l'univers. Les cicatrices sur ses bras se multipliaient et se creusaient ; il s'en inquiétait. Parfois, elle refusait de le voir, et passait ses journées à sangloter, perdue dans la blancheur immaculée de ses draps. Le fait était qu'elle souffrait de cet amour qui lui faisait peur, la terrifiait. Par conséquent, elle avait choisi de s’autodétruire, de détruire leur amour avec elle. Elle ne se nourrissait plus, ne sortait guère. Son emploi du temps se limitait à dormir et pleurer. Un jour, fatigué de son silence, il décida de mettre un terme à tout cela. « Je t'attendrai, tu le sais. Je t'attendrai aussi longtemps qu'il le faudra », furent ses derniers mots avant qu'il ne la quitte.


Ce temps passé loin d'elle lui était insupportable. Il ne pouvait s'empêcher de l'imaginer se morfondre, abandonnée à sa solitude glaciale. Et elle, pensait-elle à lui ? Avait-elle envie de le revoir ? Est-ce qu'il lui manquait, ne serait-ce qu'un peu ? Tant de questions qui demeureraient sans réponses, jetées négligemment dans l'infinité du ciel. Il ignorait combien de temps s'était écoulé depuis qu'il avait prononcé les mots fatidiques, mais cela lui paraissait être une éternité. Il voulait juste la prendre dans ses bras à nouveau, entendre son cœur battre sous sa poitrine. Combien de temps lui faudrait-il encore attendre avant de retrouver ce bonheur ? La simple idée qu'elle ait pu l'oublier, oublier leur histoire, l'assassinait un peu plus chaque jour. Elle était tout à fait capable de mettre ses sentiments de côté, et d'aller de l'avant, trop vite et sans réfléchir. Il ne la connaissait que trop bien. En outre, elle était trop orgueilleuse pour admettre qu'elle souffrait autant que lui. Elle préférait s'enfermer dans son mutisme, et se rendre de fait inaccessible. Dans ces moments-là, elle l'insupportait véritablement. Il ne la comprendrait jamais. Qui le pourrait ? Mais il voulait la sauver d'elle-même, il s'en croyait capable. Il voulait tant paraître détaché qu'il avait laissé leur amour lui filer entre les doigts. Dans la pièce à vivre, il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Il pleuvait à torrent dehors. La surface translucide lui renvoya son reflet après quelques secondes. Il se trouva pâle et infiniment triste. Il le déplora. Subitement, son visage se mua en un autre visage, le sien, à elle. Elle le considérait durement, puis ses lèvres s'étirèrent en un sourire lumineux. Réminiscence d'un passé plein de chaleur. Il frémit et battit des paupières. Le reflet s'était évanoui. Ses mains se refermèrent sur du vide. Un puissant sentiment de frustration l'envahit. Elle avait laissé un vide immense dans sa vie. Chaque seconde, chaque minute loin d'elle était un déchirement. Il ne pouvait pas surmonter ce manque. Tout du moins, il ne le pouvait plus. Il fendit le silence d'un long soupir douloureux, puis hurla son nom. A deux, trois reprises, peut-être. Il ne perçut que l'écho de sa propre voix en retour. Il eut envie de frapper quelque chose, de fondre en larmes. Tout son être bouillonnait de façon incontrôlable. Alors, il se précipita hors de chez lui, sans réfléchir. Il ne pensait qu'à elle. Comme toujours. Il se mit à courir, sans même savoir où il allait. L'eau s'abattait en trombes sur tout son corps, comme des lames de rasoir, et coulait dans son dos. Mais il ne sentait plus rien, il ne voyait plus rien. Tout se muait en une masse floue devant ses yeux. Il ne savait pas s'il avait froid, ou s'il était fatigué. Son corps n'était qu'un instinct, une pulsion. Au coin de la rue, il glissa, et chut dans une flaque boueuse. Il se releva presque immédiatement, comme par automatisme, et reprit sa course. Il courut un certain temps ainsi, et lorsqu'il prit enfin conscience du monde qui l'entourait, il était sur cette plage, la plage de leurs souvenirs. Les vagues se chevauchaient avec ardeur. La pluie s'était arrêtée. Et là, par une heureuse coïncidence, il retrouva la silhouette de son souvenir. Il se trouva incapable de mettre un pied devant l'autre pour la rejoindre. C'était toute l'ironie de leur histoire. Il n'avait jamais pu l'atteindre. Il prononça son nom, à nouveau, en veillant d'y détacher chaque syllabe. Cette fois-ci, elle l'entendit. Il fit violemment irruption dans sa réalité. Elle tourna la tête. Cette fois-ci, elle le vit, sur cette plage. Elle le regarda longuement, et elle sut qu'il existait. Alors, c'est elle qui fit un pas vers lui. En vérité, elle s'élança à sa rencontre, comme s'il en allait de sa survie. Il eut à peine le temps de s'en rendre compte, quand elle l'étreignit avec une brusquerie qu'il ne lui connaissait pas. « C'était là, n'est-ce pas ? La première fois que nous nous sommes rencontrés ... » Sa voix était douce, presque désolée. Il referma ses bras sur son corps frêle, et déposa un baiser sur sa chevelure humide. « Et maintenant, nous nous rencontrons à nouveau », répondit-il avec un sourire qu'il ne pouvait réprimer. Elle pensait avoir gâché leur histoire, mais il n'était pas dupe. Elle n'avait rien gâché. Elle lui avait donné un nouveau souffle, un nouveau sens. Ils se retrouvaient sur cette plage de leurs souvenirs, et ils en oubliaient leurs souffrances et leurs discordances. Ils se retrouvaient, et c'était comme s'ils se rencontraient pour la première fois. Leur cœur battait à l'unisson. Ils s'aimeraient, quoi qu'il arrive.

Par Sarah Lama
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Mercredi 8 juin 2011 3 08 /06 /Juin /2011 18:47

 

 

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« La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,

Un rond de danse et de douceur,

Auréole du temps, berceau nocturne de la nuit

Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu

C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu. »

 

 

Un océan d'opale glacé. Quelques milliers de vagues tourmentées. Des perles d'argent s'écoulant comme dans une rivière translucide. Des étoiles parsemant un ciel trop clair. Le galbe rond d'une lune pleine. La peau parcheminée d'une femme lasse. Les larmes sincères d'un enfant perdu. Un rayon de soleil frétillant entre les stores. De petits frissons épars au coin d'une tempe. De minuscules éphélides sur les ailes d'un nez. Un sourire beau comme la vie. Une vie teintée de nostalgie. Un cœur qui bat sous la poitrine. Deux mains qui s'étreignent tendrement. Un amour insurmontable et éternel. L'herbe drue d'une plaine au printemps. Un souffle de vent à travers la canicule. Une oasis au milieu du désert. Une aurore boréale aux mille et une nuances de rouge. Des flocons de neige s'abattant sur la ville. Une éruption volcanique. Des effluves aux relents d'opium. Un vide angoissant. Un orchestre de cuivres. L'éclat malade d'un anneau doré. Une solitude emplie de désespoir. Une ancienne amitié amère. Un banc de poissons luisants sous la surface de l'eau. Le remous des feuilles d'un chêne sous la brise. Une foule entonnant un hymne d'une seule voix. Un albatros pourfendant l'air de ses ailes majestueuses. Un lac gelé au cœur d'une forêt de pins. Quelques boucles entremêlées. Des lèvres se mélangeant pour ne plus faire qu'un. Des draps froissés de bon matin. Une feuille sempiternellement blanche. Des lettres d'amour échangées un soir d'été. Un grain de beauté près d'une omoplate. L'astre scintillant au zénith. Des nuages duveteux et immaculés. Une obscurité striée de lumière. Une vieille bicyclette sortie tout droit d'un rêve d'enfant. Les courbes féminines d'une guitare vernie. Une île abandonnée au milieu de l'océan. Les flammes ondoyantes d'un feu de joie. L'aube si lointaine à l'horizon. Les nombreuses lumières d'une ville de nuit. Une autoroute dans le soir naissant. Un parterre de roses fraîchement écloses. Le crépuscule se reflétant sur la surface miroitante de l'eau. Un paysage digne d'un peintre impressionniste. Des falaises aux contours escarpés. Un après-midi pluvieux. Quelques éclairs zébrant la voûte céleste. Une constellation d'étoiles luminescentes. Le ballet gracieux des lucioles à la nuit tombée. Une rangée d'arbres au feuillage verdoyant. La teinte mordorée d'une mare de thé. L'intimité d'un chalet en pleine montagne. Un troupeau de chevaux sauvages. Les rizières en terrasses du sud de l'Asie. Un champ de tournesols au soleil. Les mouvements voluptueux d'une éolienne. Des jupons féminins se mélangeant sur un air de salsa. Un coffre aux trésors entreposé dans un grenier poussiéreux. Les ruines mystiques d'une ancienne demeure couverte de lierre. Des ballons d'hélium explosant à la stratosphère. Une fontaine magique au fond d'un bosquet. Un ruisseau filiforme parcourant une terre aride. Des trombes d'eau glacées glissant sur la surface courbe d'un parapluie. Une cascade destinée à se déverser infiniment. Des adieux larmoyants sur le quai d'une gare. Un mouchoir brodé d'une lettre unique. Les colonnes de marbre blanc d'un temple grec. Des fioritures tracées dans le sable humide. Un sentier de graviers multicolores. La façade grisonnante d'une cathédrale. Des millions de coquillages empilés les uns sur les autres. Une bibliothèque regorgeant de souvenirs. Une silhouette sombre à la fenêtre.

 

 

Un déferlement de mots.

 

 

Voilà tout ce que j'ai vu dans tes yeux.

 

 

Par Sarah Lama
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Dimanche 15 mai 2011 7 15 /05 /Mai /2011 22:07

 

 

« Tout art est autobiographique.

La perle est l'autobiographie de l'huître. »

 

[Federico Fellini]

 

 

On se demande souvent pourquoi les autobiographes se racontent avec une telle ferveur, comme s'ils cherchaient, malgré tout leur vécu apocalyptique, à se rapprocher plus que jamais de la vie, la vraie, celle qui, contre vents et marées, n'est la cause d'aucune douleur. Le fait est que la vie n'est jamais douce et tranquille, joyeuse et satisfaisante comme tout un chacun le désire secrètement, sans pour autant oser se l'avouer. Même dans la plus douce euphorie, il est fréquent d'entendre, venant percer la mélopée extatique, une voix rauque, rocailleuse, comme sortie tout droit d'une caverne sombre, nous susurrer à l'oreille : « Ton bonheur n'est qu'une illusion, tu le sais. » Oui, nous le savons tous. Chaque instant de joie camoufle une part d'ombre. Cette obscurité moite et intenable qui nous prend à la gorge et nous asphyxie et nous étrangle et nous torture, inexorablement. Pourquoi cette mystérieuse nostalgie ressurgit-elle toujours lorsque l'on se croit pleinement comblé ? Pourquoi l'être humain ne peut-il pas se satisfaire de ce qui se trouve à portée de main ? Car, en réalité, peut-être ne souhaite-il pas trouver le bonheur. Peut-être son unique quête est celle de ressasser ses mauvais souvenirs à l'infini, pour étendre la blessure qui enserre son cœur, le meurtrissant un peu plus au fil du temps, pour se faire du mal, inopinément. Se raconter, se partager, intervient alors dans ce long processus de mutilation comme une thérapie, un remède extraordinairement efficace, dissipant la grisaille qui entoure notre lumière. Voilà pourquoi l'on cherche à se dévoiler. On se dit que l'on n'est pas seul à porter un fardeau qui nous pèse, nous oppresse l'échine, nous écrase la colonne. Mais comment s'y prendre ? Me faudrait-il m'épancher sur la date précise de ma naissance ? Certainement un jour grisâtre et couvert, durant lequel la pluie n'eût cessé de déverser son courroux, et ce du matin au soir. A vrai dire, je l'ignore, et j'estime que cela n'a que peu d'importance. Je suis née à l'heure où le soleil achève sa course à l'horizon, un début de soirée a priori posé et sans histoire. J'ai poussé un premier cri difficile, m'étant abandonnée au sommeil sans en mesurer les conséquences. J'étais un nouveau-né endormi. Un nouveau-né qui, d'ores et déjà, avait peur du monde dans lequel il se trouvait soudainement jeté. Un nouveau-né qui préférait s'abandonner aux songes et aux rêveries, plutôt que d'affronter une réalité triste et un tantinet cruelle. Durant mon enfance, j'imposais ma fermeté de princesse capricieuse à mon entourage. Je tentais certainement de palier à mon inconcevable manque de confiance en moi. J'avais l'ambition que le monde entier se pliât à mes exigences. Mes prétendus amis, mes instituteurs, mes parents subissaient mes accès de colère et d'autosatisfaction redondants. Je savais ce que je voulais, et je le voulais vite ; tant qu'à vivre, je voulais vivre bien, vivre vraiment. Je m'emparais de ce que l'on m'offrait, si tant est que je le considérais digne de ma personne, car mon ego était certainement bien plus conséquent qu'il ne peut l'être dorénavant. J'étais une enfant vive, qui apprenait vite. J'avais souvent l'impression de tout comprendre, alors que la plupart du temps, le vrai sens des choses m'échappaient. Le sens de la vie devait également m'échapper. J'errais dans une bulle de bonheur factice. Je riais avec mes camarades à contre cœur, maudissant intérieurement leur infinie bêtise. Parfois, je me laissais aller. Je m'inventais des histoires épiques et merveilleuses, dans lesquelles les animaux parlaient, et les hommes s'aimaient les uns les autres. Je fomentais, au plus profond de moi-même, une utopie dont seuls les enfants ont le secret. J'avais le sentiment, en rentrant dans la petite maison familiale d'apparence chaleureuse, mais en réalité terriblement austère, que mes parents se trouvaient à des kilomètres de moi. Ils étaient là, tout en étant absents. Ils étaient tous deux l'origine de mon mal être, les prémices de mes tourments. Je portais en moi les stigmates du malheur. Daphné se donnait des allures de mère aimante ; quelle atroce et répugnante comédie … Au fond, peut-être avait-elle des prédispositions maternelles, je n'en savais rien, et je préférais éluder ce point. Pour dire vrai, elle rayonnait. Elle avait cette sorte d'aura sympathique et avenante qui fait que l'on aime quelqu'un dès le premier regard. Le monde aimait Daphné, et elle le lui rendait avec une grâce bouleversante. Elle était d'une bonté rare, envers moi comme envers les autres. Je pensais, un peu égoïstement, qu'elle se devait de m'aimer plus que les autres. Mais Daphné aimait chaque individu à parts égales, et je jalousais ces inconnus qui ne méritaient pas l'amour que ma mère aurait dû m'apporter. Pour attirer son attention, je redoublais d'efforts, m'essayais dans le domaine artistique, ou sportif, et bien souvent, je réussissais brillamment sans pour autant me démener. Alors, Daphné me regardait avec ses grands yeux faits de flammes, et me souriait avec innocence. J'avais le droit à une tape sur l'épaule, rien de plus. « C'est bien, c'est bien ... » J'attendais plus. Plus que cette reconnaissance à deux sous. Je voulais faire sa fierté, je voulais obtenir son amour. Mais je n'avais le droit qu'à des sourires inventés. Je la méprisais. En revanche, quand il m'arrivait d'échouer, elle fronçait les sourcils, sa voix se faisait menaçante, et son attitude toute entière la montrait prête à m'assassiner sous l'influence de la colère. Elle me voulait irréprochable, mais ne me soutenait guère. Je me sentais démunie. Je ne savais plus ce qui était bon, ou mauvais. Je perdais ma motivation, et développais une sorte de misanthropie détestable. J'entendais mes camarades sans les écouter. J'étais seule au milieu de la foule, et j'avais mal, et je pleurais tout mon soûl. Pour ce qui est de mon père, je n'ai jamais réellement cherché à le comprendre. L'homme taciturne se cachait derrière de grands airs d'homme d'affaires dédaigneux. Il m'offrait une multitude de cadeaux, en espérant gagner mon amour de la sorte. Mais la violence qui émanait de son être m'effrayait, et me faisait le fuir. Je craignais toujours de dire un mot de travers, et de voir son visage s'empourprer d'une façon presque indicible. Cela pouvait s'expliquer par son goût pour la boisson. En effet, il buvait beaucoup. Du vin et du whisky, principalement. J'imagine que cela devait être dû au stress de son travail. Un homme d'affaires est rarement ménagé, ou du moins, je tentais de m'en convaincre. Pire que tout, il avait l'alcool triste. Je le voyais souvent pleurer, assis à sa place habituelle, près de la fenêtre, contemplant la ville morne. Et j'entendais ses gémissements, des notes aiguës et implorantes, pathétiques, résonner à travers le salon. Je me souviens d'une soirée d'automne, où mon père était rentré du travail, plus démoralisé que jamais. Il avait bu, bu, bu encore, et ma mère avait tenté de le raisonner. Il s'était emporté. Les deux avaient hurlé comme jamais. Les assiettes s'étaient entrechoquées, puis écrasées sur les dalles de la cuisine. Moi, dans une pièce contiguë, je m'étais assise sur les marches de l'escalier. Je crois que je pleurais, je les implorais d'arrêter, de se calmer. Ils m'avaient vue, avaient échangé un regard compatissant, et m'avaient dit d'une seule voix : « Tout va bien, ma chérie, tu vois, nous arrêtons. » Ils s'étaient assis à leur tour, de part et d'autre de mon corps pris de spasmes, et m'avaient enlacée, avec une méchante tendresse. Je ne voulais pas de leur tendresse. Je voulais qu'ils soient comme les autres parents. Cependant, malgré leur promesse, Théodore et Daphné ne s'amélioraient pas. Ils continuaient de s'entredéchirer comme des bêtes sauvages. Théodore buvait plus que jamais, Daphné souriait pour masquer son affliction. Ils étaient perdus, tout comme moi à l'époque. Lorsqu'il m'arrivait de m'interposer entre eux, lors d'une joute particulièrement agressive, je récoltais souvent le fruit de leur violence exacerbée. Je décidais dès lors de ne plus réagir. Je m'enfermais dans un mutisme glacial. Je pleurais seule, les mains plaquées contre mes oreilles pour ne plus entendre la stridence de leurs cris. Je devenais une fillette translucide. Tout me traversait avec indifférence, plus rien ne m'atteignait. J'avais constamment peur, constamment froid. Je cherchais, malgré ma haine de tout, à recevoir un peu d'affection dans ce monde d'horreurs. Je m'attachais vite, et à n'importe qui. Je profitais de ce que l'on pouvait m'apporter, sans jamais faire de tri. Je récoltais l'amour, comme des milliers de gerbes de blé. J'avais faim d'amour, soif d'amour. Mais, malgré cela, je craignais l'amour. Je craignais bien plus la solitude. Tout comme, plus tard, je craindrai Constant. Tout comme, désormais, je crains Pierre-Côme.

Par Sarah Lama - Publié dans : What Sarah Said
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Mercredi 27 avril 2011 3 27 /04 /Avr /2011 12:44

 

 

 

~oO§Oo~

  

 

Un plafond immaculé. Un plafond décoré de moulures blanchâtres. Ce fut la première chose que Zaccharie vit à son réveil. Il ignorait tout de l'endroit où il se trouvait dès lors, et pis que tout, il ne parvenait pas à se souvenir de ce qui lui était arrivé avant de sombrer dans l'inconscience. Sa mémoire semblait s'être tout à fait empâtée, il était en outre pris d'abominables migraines, et son corps ne répondait pas à ses multiples supplications vaines. La seule chose à même de lui rappeler qu'il vivait encore était cette douleur lancinante qui prenait d'assaut le moindre pore de son épiderme. Se cambrant légèrement sous les draps de lin souillés de sang, il sentit le tissu usé glisser sur sa peau nue ; seules quelques bandes de gaze enserraient sa poitrine douloureuse. Ses paupières papillotaient frénétiquement, comme pour l'empêcher de sombrer de nouveau dans la léthargie, et tantôt découvraient, tantôt masquaient ses implacables iris sombres. Lassé, fourbu, le jeune convalescent ne put réprimer un soupir rauque emprunt de désespoir.

- Tout va bien, Sieur O'Fallon ?

Un frisson de frayeur sourde parcourut l'échine de Zaccharie, tandis qu'il tournait la tête, au prix d'efforts titanesques, en direction de cette voix qui lui était inconnue. A quelques mètres du lit dans lequel il gisait, pâle reflet de lui-même, une jeune femme le contemplait de ses grands yeux brillants, le menton négligemment appuyé sur ses mains jointes. Ses lèvres outrageusement boursouflées s'étiraient en un sourire d'une tendresse inouïe, sa chevelure de garçonnet, revêche et noire, mordillait ses tempes avec une grâce bouleversante, et découvrait un front pur et blanc parsemé d'éphélides, tant et si bien que Zaccharie se trouva presque troublé devant une si délicate vision. Il imaginait déjà la répulsion que devait inspirer la vue de son visage cerné et couvert de cicatrices, presque enfoui sous une masse capillaire qu'il ne savait assumer. A cette pensée, il fut envahi d'opprobre à tel point que le sang lui monta violemment aux joues. L'inconnue se gaussa ouvertement de sa confusion, faisant résonner à travers la pièce quelques charmantes trilles de rossignol, puis réitéra sa question, cette fois-ci avec une moue d'enfant dont l'impatience se fait sentir.

- Une minute ... Comment ... Comment connaissez-vous mon nom ? s'enquit Zaccharie, interloqué, d'une voix emprunte de lourdeur.

- Allons, allons, ne vous montrez donc pas si humble ! rétorqua l'inconnue en riant. Votre réputation vous précède. Tout Canolfan reconnaît vos exploits. Ou du moins, elle reconnaissait vos exploits.

Le visage de Zaccharie se décomposa à l'entente de cette dernière remarque. Il lui sembla, l'espace d'un instant, qu'un détail d'une importance majeure tentait de se frayer un chemin jusqu'à son esprit, mais il n'aurait su dire précisément de quoi il s'agissait. Désemparé, il lança un regard plein d'incompréhension à son interlocutrice, dont le sourire avait redoublé d'ardeur.

- Amnésie post-traumatique, visiblement, énonça-t-elle avec un professionnalisme glaçant.

- Vous êtes médecin ?

- En quelque sorte. Cela fait partie de mes nombreuses qualifications.

A ces mots, son regard s'était fait malicieux, tandis qu'elle se levait pour rejoindre l'unique fenêtre de la pièce, sa longue robe blanche ondulant au niveau de ses chevilles graciles. Elle l'ouvrit d'un geste ferme, produisant un grincement qui fut la seule entrave au silence religieux du moment. Un souffle de vent s'infiltra alors dans la chambre, se sépara en langues invisibles, fit danser les mèches ébouriffées de l'inconnue. Celle-ci, profondément apaisée, ferma les yeux, s'abandonna dans la tranquillité de l'instant. Zaccharie, quant à lui, se contorsionnait péniblement sous les draps, le coeur empli de nervosité, mais son corps le faisait tant souffrir qu'il s'immobilisa de dépit, le visage à moitié enfoui sous le duvet tiède.

- La Triade a vaincu.

La voix de l'inconnue s'était élevée avec amertume, et ces simples mots parvinrent à rappeler à Zaccharie toute l'ampleur de la situation. Les yeux exorbités, il ne put lutter contre les spasmes qui s'emparèrent de lui avec une violence inassouvie. Il avait subitement l'envie d'hurler, d'éclater en sanglots, mais rien ne vint. Sa souffrance se claquemurait au plus profond de lui-même, et lui, il restait prostré sur ce lit qu'il n'avait plus la force de quitter. Il emmagasina ses souvenirs en moins de temps qu'il ne fallût pour le dire ; il revoyait le sang, le carnage, la dévastation, cette mort omniprésente autour de lui ... Il se rappela être seul, au milieu des corps inertes de ceux qui, jadis, avaient été ses frères d'armes. Mais il se souvenait avant tout de cette femme d'une beauté insolente, cette femme qu'il avait ardemment aimée, transperçant la poitrine de Raël de sa lame vengeresse. Zaccharie voulut se redresser, faisant fi de la douleur, et tout en poussant un râle tonitruant, il enfouit son visage dans ses mains. L'homme était anéanti, jamais il n'avait atteint un tel seuil d'affliction, et pourtant, Dieu savait qu'il n'avait jamais été épargné par l'existence. Cependant, alors qu'il agonisait, perdu dans son tourment, il sentit une main se poser sur son épaule tremblante, une main salvatrice.

- Cessez de vous agiter, je vous prie. Vos blessures sont encore fraîches, et vous ne désirez pas aggraver votre cas, n'est-ce pas ?

Zaccharie obtempéra sans piper mot, s'enfonça dans l'océan de lin blanc. Il rencontra le regard d'ambre de l'inconnue, et remarqua que celui-ci était empli de larmes, semblables à quelques milliers de perles d'argent.

- Noble dame ..., souffla-t-il, comme pour s'excuser de son intolérable comportement.

- "Noble" ? Que vous êtes drôle !

La jeune femme éclata d'un rire aérien, avant de poser un doigt pâle au niveau de son sternum. Là, sur les grossières mailles de sa robe, avait été brodée une croix de consécration, symbole éloquent de l'Eglise du Millenium.

- Plutôt paria que noble, si vous voulez mon avis, ajouta-t-elle avec une pointe de cynisme.

Ainsi donc, celle qui avait pansé ses plaies n'était autre qu'une partisane de cette maudite secte qu'était l'Eglise du Millenium. Il aurait du s'en douter en voyant l'état de la pièce dans laquelle il se trouvait ; seules les églises n'avaient jamais été modernisées en Occidie. Quoi qu'il en fût, l'idée d'avoir été sauvé par un groupe de fanatiques n'enlevait rien à sa détresse, bien au contraire. Ignorant la méfiance évidente qui se lisait dès lors dans son regard, la religieuse s'assit à ses côtés, et pressa l'une de ses mains contre la sienne, comme pour le rassurer. Zaccharie remarqua alors qu'elle avait l'air extraordinairement jeune, bien que les minuscules rides qui frétillaient près de ses yeux, comme tant de petits frissons, la trahissaient.

- Je suis Soeur Carlotta, prononça-t-elle finalement, d'un ton catégorique. Puisque je connais votre nom, autant que vous sachiez le mien. Ainsi, nous sommes à armes égales.

Zaccharie acquiesça d'un mouvement de tête, sans rien rétorquer. Il n'avait toujours pas accepté la tragique nouvelle dont Soeur Carlotta lui avait fait part quelques minutes plus tôt. Et, à dire vrai, il ne souhaitait pas l'accepter. Jamais. Il espérait encore ouvrir les yeux, et se rendre compte que tout cela n'avait été qu'un mauvais rêve. Ouvrir les yeux, et réaliser que tout allait bien, qu'il était heureux, et qu'il le resterait. Soeur Carlotta s'était approchée davantage ; elle sentait bon le miel et le savon. Elle avait tracé, de son index et de son majeur, d'étranges fioritures sur le torse de Zaccharie, qui ne cilla pas malgré son mal. Puis, son regard s'illumina, et ses énormes lèvres se muèrent en une grimace de satisfaction.

- Vous savez, Sieur O'Fallon, c'est amusant ... Votre blessure, elle est en forme de croix.

 

 

~oO§Oo~

Par Sarah Lama - Publié dans : Untitled Project
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Jeudi 12 août 2010 4 12 /08 /Août /2010 01:28

 

 

 

« Aucun être ne peut en sauver un autre.

Il faut se sauver soi-même. »

[Herman Melville]

 

 

Un rayon de soleil s'est imperceptiblement glissé sous ma paupière. Un silence a envahi mon esprit auparavant immergé dans le bruit et les remous de mon âme sombre. Silence embaumant, doux, infiniment apaisant. Je me plais à imaginer que j'ai rejoint cet Eden dont je rêvais sans me l'avouer ces derniers temps, mais la douleur lancinante qui s'empare de mon corps entier me ramène amèrement à la réalité. A l'aveuglette, je passe une main sur mon buste et me découvre étrangement amaigrie ; j'en viens même à m'interroger : est-ce réellement mon corps que je touche, ou celui d'une tierce personne couchée à mes côtés ? Un frisson d'ardeur me picore l'épiderme. J'ouvre finalement les yeux, avec une brusquerie et une précipitation que je ne me connaissais plus. La lumière qui se faufile élégamment à travers les stores vénitiens m'éblouit l'espace d'un instant, mais cela ne suffit pas à m'empêcher d'identifier la pièce dans laquelle je me trouve. En réalité, je suis incapable de l'identifier car cette chambre m'est inconnue. Mes pupilles vacillent dans leurs orbites tant je suis effrayée par ce qui m'attend. « Garde ton calme » me susurre vaguement une petite voix familière. Oui, c'est cela, garder son calme. Analyser la situation. Je bats des paupières pour m'assurer que cette chambre ne fait pas partie de quelque espace onirique fantasque, observant avec davantage d'insistance ma nouvelle cellule. Le papier peint tout comme le carrelage sont d'un blanc aveuglant, très tape-à-l'oeil. Un lit orphelin, celui-là même dans lequel je suis étendue, est tiré dans une alcôve, et au-dessus du sommier, une unique fenêtre, entrouverte pour laisser passer l'air humide de la matinée. J'inspire longuement ; je suis vivante, agréablement vivante. Et à défaut d'être vivante, je suis désespérément seule dans la chambre blanche, où chacune de mes respirations se multiplie dans un écho lugubre. Aucun son ne me parvient de l'extérieur, pas un gazouillement d'oiseau, pas même le vrombissement d'un moteur de voiture. Tout est anormalement calme. Le silence. Un silence qui me semble désormais plus glaçant qu'apaisant. J'ai comme l'étrange impression d'étouffer, et peu à peu, l'idée d'une évadée victorieuse me vient comme un gage de liberté. Je me redresse enfin, mue par ce désir brûlant de vivre, ce désir qui m'avait tant échappé par le passé. Mais, mauvaise surprise : je reçois comme une décharge électrique d'une violence inouïe, et mon corps semble soudain se révolter contre mon gré. La douleur, la fatigue, tout cela m'empêche malheureusement d'agir selon mon bon vouloir à l'heure actuelle. Ma nuque, mon dos, mes côtes, mes jambes me tiraillent atrocement ; chaque parcelle de mon corps devient à mes yeux un concentré de souffrances inextinguibles. J'aimerais hurler d'agonie, mais seul un râle misérable parvient à s'échapper de ma gorge endolorie. Comment suis-je censée raisonnablement être moi-même, coincée dans ce corps fourbu ? Quoi qu'il en soit, je rassemble des efforts incommensurables pour me relever, passant outre la douleur. « Ce n'est que dans ta tête » me répété-je en guise de pure motivation, peu convaincue au demeurant. Je suis debout. Du moins, il me semble que je le suis. Jetant un dernier coup d'oeil à la fenêtre, j'aperçois une bribe de mon reflet, indistincte, noyée dans l'obscurité. Ce que j'en vois me laisse un sentiment amer au possible. Je me devine d'une pâleur cadavérique, de gigantesques cernes charbonneuses sous les yeux, témoignagnes de mes nuits d'insomnie, les joues creusées par le manque de victuailles ... Ce visage ... Ce n'est pas moi. Ce n'est plus moi. J'ai alors peur de cette poupée aux yeux noirs qui me contemple, sans vie. Morne duplicata de ce que j'ai pu être avant un certain événement que j'aimerais rayer de ma mémoire. Car si tous mes souvenirs se sont mystérieusement embrumés, celui-ci est bel et bien intact. Un peu trop intact à mon goût.

 

Brusquement, venant percer le silence, un accord, quelques notes entrelacées au piano, me tirant avec violence de mes pensées. Je sursaute, tout tremble autour de moi, je me raccroche à la table de nuit. Un cadre que je n'avais pas remarqué plus tôt s'écrase sur le carrelage dans un fracas de verre. Légèrement honteuse, je le ramasse, et remarque qu'on y a glissé la photo d'une femme. Une très belle jeune femme, à l'oppulente chevelure d'un brun sombre et aux yeux de jais, qui sourit naïvement, sans arrière pensée. Et tandis que je m'attarde sur la beauté fragile de cette inconnue, le piano se fait frénétique, acharné. La mélodie jouée avec une virtuosité rare n'est qu'impétuosité, agressivité à l'état brut. Véritablement fascinée, je me risque à progresser jusqu'à la porte qui me mènera au corridor, et à chaque pas, j'entends mes os bruire, crisser avec toujours plus de force, usés par ma torpeur nouvelle. Je m'empare de la poignée, pousse la porte vétuste qui ne m'oppose aucune résistance. Je m'engouffre dans le couloir noyé dans la pénombre, aveugle au décor environnant mais non pas moins sensible à la musique claire qui chatouille mes tympans avec toujours plus de netteté. Un filtrat de lumière me parvient, lointain, infiniment lointain. Cela me pousse malgré moi à accélérer la cadence ; mes articulations sifflent, mes muscles peinent à suivre les pérégrinations de mon esprit dont l'obstination et l'acharnement n'ont dorénavant plus de limite. Je ne sais plus si j'ai réellement mal ou si la douleur n'est que le fruit de mon imagination décadente. La lumière se fait plus proche, si proche ... Je tends la main, comme pour m'en emparer, mais mes doigts se referment sur un vide incertain. Et pendant ce temps, le piano entame une fugue effreinée, lâchant à la volée quelques notes acidulées, comme pour me convaincre de me presser encore, toujours. Alors, je cours presque, et sens mes pieds se mélanger, glisser contre le parquet grinçant. J'aperçois une porte à l'autre extrémité du couloir, la lumière au bout du tunnel, comme une douce délivrance. Je m'en vais l'atteindre, je la touche, et ... le piano achève sa valse mélodramatique. Brutale conclusion. De nouveau, le passage de l'ombre à la lumière. Mais je ne prête déjà plus attention aux lieux. Automatiquement, mes yeux se rivent sur l'impérieux piano à queue couleur ivoire qui trône au centre de la pièce. Et, devant lui, le prétendu pianiste qui vient de m'offrir une pincée de rêve. Celui-ci se retourne finalement. Je découvre avec stupeur un visage grave, cerné de rides profondes. Deux yeux expressifs d'un gris limpide. Une barbe et une chevelure brunes hirsutes, striées de reflets argentés. Des mains imposantes et frémissantes posées docilement sur le clavier. Curieux personnage. Et en le détaillant ainsi, il me vient comme un malaise. Il émane de lui une telle aura de puissance et de sérénité que cela me confère un sentiment inconfortable. Exactement comme si cette aura vaillante m'écrasait tant elle occupe l'espace de la pièce. Muet, l'homme persiste à me dévisager de ce regard sévère qui m'indispose. J'ouvre la bouche pour prononcer quelques mots, mais encore une fois, mes cordes vocales jouent les capricieuses. Mes lèvres s'emmêlent, s'empâtent, et je songe en mon for intérieur que mon hôte capte sans peine la panique qui m'habite dès lors. Je le vois se lever, s'avancer vers moi. Je le regarde sans piper mot, comme ivre, hébétée. Il me prend par les épaules, je sens toute sa détermination s'insuffler en moi. Il semble avoir compris ce que je tentais en vain de lui communiquer, son regard brille de bonté, de noblesse, je ne sais pas vraiment. A son tour, il parle. Mais sa voix à lui, je peux l'entendre, je pourrais l'entendre à des kilomètres.

 

 

« Tu veux savoir qui je suis ? Je m'appelle Pierre-Côme, mais nous aurons tout le temps de débattre de cela plus tard. Pour le moment, viens donc manger un morceau. Tu sembles en avoir grand besoin. »

 



...

 

 

Effectivement, j'en avais grand besoin.

 

 

 

 

 

 

Par Sarah Lama - Publié dans : What Sarah Said
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